Les dynasties de faïenciers de Rouen

Depuis le premier faïencier rouennais au XVI e, Masséot Abaquesne, l’art de la faïence reste une affaire de famille. Ainsi, le fils de Masséot, Laurent Abaquesne travaille quelques années après la mort de son père.
Puis vient le temps d’une longue période de silence qui demeure jusqu’en 1644.
Il faut attendre le 27 août 1644 pour que Nicolas Poirel, sieur de Grandval et huissier du cabinet de la Régente Anne d’Autriche se voit accorder pour trente ans le privilège de fabriquer « en la province de Normandie…toutes sortes de vaisselle de faïence blanche et couverte d’émail de toutes couleurs ».
Nicolas Poirel installe sa manufacture dans le quartier de Saint-Sever, quartier qui deviendra le fief de la faïence puisque ce quartier a compté jusqu’à dix-huit faïenceries. Il confie la direction à Edme Poterat (1612-1687) auquel il cède la fabrique en 1656. Celui-ci s’entoure de ses deux fils, Michel et Louis.
Le soutien de Colbert réaffirmé en 1663 de la manière suivante » Protéger et gratifier les faïenciers de Rouen et environs et les faire travailler pour le roy » est essentiel pour le développement de la manufacture. Le monopole accordé aux Poterat demeure jusqu’en 1698.
Même si les influences de Nevers et de l’Italie sont bien présentes dans les premières productions Poterat, ils créent dans un second temps des pièces complexes combinant pour leurs décors, des motifs de lambrequins d’origine orientale aux broderies baroques.
Le privilège expirant, plusieurs faïenceries voient le jour, dont celle célèbre de Jean-Baptiste Guillibaud. Il épouse en 1718 Marie-Madeleine Loüe, veuve de Jean-Marie Levavasseur, marchand fayencier. Ce principe des alliances après veuvage était fréquent chez les maîtres des manufactures.
D’une grande qualité, les pièces de broderies bleues et rouges sont remplacées peu à peu par des pièces polychromes inspirées par la céramique orientale : décor à la pagode, balustrades, motifs floraux dont les célèbres bouquets au sainfoin et surtout un quadrillage vert emprunté aux porcelaines chinoises de la famille verte font la renommée des faïences de ce maître qui meurt en 1739.
Parallèlement aux productions Guillibaud, une famille de faïenciers originaires du Languedoc s’installe à Rouen, les Caussy. La création de sa manufacture est attestée en 1716, mais il est déjà désigné comme « maitre faïencier » dans le registre de la fabrique de Saint-Sever en 1714.
Paul Caussy produit dans ces années une faïence commune, mais aussi les fameux plats blanc-brun, faïences réfractaires (dos brun et face blanche) qui permettaient une nouvelle manière de cuisiner. Ainsi, les Caussy produisent toute la gamme d’objets issus de la poterie, mais aussi des pièces somptueuses, aux lambrequins bleus et blancs, suivies des décors rouge et bleu. Il semble toutefois que le fils Pierre-Paul ait recherché avec plus de force l’originalité, la qualité de décors sur des pièces qui étaient économiquement plus difficiles à vendre.
Après quatre années passées en Louisiane, comme le premier faïencier d’Amérique, il rentre à Rouen et prend une place à part entière dans le quartier des manufacturiers de faïence et devient leur fondé de pouvoir pour les représenter auprès des autorités.
Reprenant son manuscrit L’art de la fayence en 1742, commencé en 1732, il y travaille au moins jusqu’à 1747. Ce livre précieux n’est pas le seul du genre sur l’art de la faience, mais la diversité des sujets abordés, les schémas dessinés par Caussy en font un document unique et nous apportent de multiples informations non seulement sur la faïence des Caussy, mais aussi sur l’histoire de la faïence au XVIIIe siècle.
La guerre de Sept ans de 1756 à 1763 met à mal la plus belle faïence de Rouen, les heures de gloire du faubourg de Saint-Sever ont sonné. Aussi, les faïenciers talentueux partent vers d’autres contrées à l’image du dernier des Caussy.
Lorsque Pierre-Clément Caussy quitte Rouen, il part âgé de 22 ans vers Locmaria (Quimper). Il insuffle un nouvel élan à la manufacture et reprend les motifs qui ont fait la renommée de Rouen. Il adapte les poncifs rocaille avec notamment le célèbre motif du décor à la corne, mais aussi les décors en demi-fin et innove par une création plus spécifique d’objets religieux.