Analyse de l’oeuvre

Pour ce monument aux morts, Albert Guilloux met en place une composition assez classique. A l’arrière, une femme ailée tend une couronne de sa main droite. Devant elle, une femme assise, voilée, porte le corps d’un soldat mort enroulé dans un drapeau. Vu de face, l’ensemble se structure de manière pyramidale, affirmant une stabilité et une sobre frontalité. Vue de côté, l’œuvre paraît plus dynamique, la figure de la femme ailée se présentant en légère torsion, penchée vers l’avant et le bras tendu.

Si le soldat est facilement identifiable, le sens des deux figures féminines est plus ambigu. La femme ailée rappelle les représentations traditionnelles de la Victoire, tandis que la femme assise peut être la Patrie, la mère, l’épouse ou une allégorie de la douleur. Cette ambigüité était entretenue à dessein : elle permettait aux milliers de veuves et de mères frappées par le deuil de s’identifier symboliquement aux célébrations organisées au pied du monument.

Le motif du jeune homme mort et allongé sur les genoux d’une femme reprend un modèle célèbre imaginé par Michel-Ange à l’extrême fin du XVe siècle : la Pietà en marbre conservée dans la basilique Saint-Pierre de Rome. Le sculpteur affirme ainsi son ancrage dans une tradition académique nourrie des références au passé. Lors de la polémique qui l’opposera à Robert Delandre, Guilloux se verra justement reprocher cette citation trop évidente, tandis que lui-même accusera son adversaire de copier la Marseillaise sculptée par Rude en 1833 pour l’Arc de Triomphe.

Les reproches mutuels de Guilloux et Delandre permettent de comprendre comment ces sculpteurs à la formation académique envisagent leur travail de création. L’obsession de la référence aux grands maîtres du passé, que l’on retrouve dans le traitement plus général du monument, tant dans la composition que dans la représentation des corps oscillant entre idéalisation et réalisme anatomique, n’est toutefois pas à mettre au seul passif de la formation du sculpteur. Les mécanismes de la commande publique ont en effet bien souvent favorisé des œuvres inscrites dans la tradition, rassurantes pour les édiles à l’origine de la commande comme pour le public.

© photo : Frédérique Berson